Chiudere la finestra / Fermer la fenêtre / Close window


Découverte d’un nouveau talent
dans le domaine de la guitare:
Sébastien Llinares



Joaquín TURINA : Homenaje a Tarrega, Sonate, Rafaga, Fandanguillo, Sevillana + Transcription par Sébastien Llinares de 3 mélodies du cycle Poema en forma de canciones, et de La Aldea Duerme pour piano. José Luis TURINA (né en 1952) : Copla de Cante Jondo (1980). Sébastien Llinares (guitare). PARATY 211.115 (distr. Codaex).

Du premier disque d’un Toulousain – d’origine espagnole, cependant – s’élève une voix nouvelle et captivante dans le domaine de la guitare : Sébastien Llinares (né en 1978), tout en explorant un large répertoire, vise à s’inscrire dans la prestigieuse tradition de la guitare espagnole, et il a choisi, parmi les grands compositeurs du réveil national (Isaac Albéniz, Manuel de Falla, Joaquín Turina, soudés par une amitié fécondée en France), le seul à s’être penché attentivement sur l’instrument pourtant si profondément identifié à cette culture. Écoutez la Sonate de Turina : elle s’impose comme un chef-d’œuvre de traitement instrumental autant que d’écriture personnelle. Quant aux pièces brèves complétant cette intégrale de l’œuvre pour guitare seule, plus enracinées dans le patrimoine folklorique, elles diffusent d’irrésistibles fragrances.

Qu’entendons-nous sur le présent disque, qui distingue l’interprète nouveau venu ? La beauté exceptionnelle d’une sonorité ronde, ample, riche en harmoniques, nous séduit d’emblée. Sa guitare a une voix généreuse, grave quand il le faut, mais éclairée d’une déclamation lumineuse qui individualise le chant. Le jeu de Sébastien Llinares présente une faculté remarquable de porter la vibration, la durée de la résonance pour charger d’éloquence son phrasé. Il sait conduire les sons pour capturer l’attention de l’auditeur, il se sert du nimbe vibratoire pour "orchestrer" le cheminement du discours et faire en sorte que l’harmonie ne soit jamais sèche. Ainsi réussit-il une admirable "registration" à partir des timbres si variés que l’on peut produire sur une guitare.

Sébastien Llinares a lui-même transcrit quelques mélodies de Joaquín Turina et une pièce extraite des Miniaturas op.52 pour piano (1929): ses réalisations guitaristiques, particulièrement belles, apportent une riche musicalité au corpus ici réuni. La pièce de José Luis Turina, neveu du précédent, laisse éclater une séduisante modernité renouvelant l’éclairage porté sur le patrimoine traditionnel espagnol : une féérie de sons cascade autour d’harmonies inusitées dans les conventions de l’hispanisme, une aura de sculpturales dissonances nimbe les fondamentaux transfigurés du cante jondo. L’écriture de guitare est magnifiée, et l’on sent Sébastien Llinares y évoluer avec la joie de faire sonner son instrument. On se documentera sur ce compositeur au riche parcours en consultant son site :
www.joseluisturina.com/biografia.html
et plus spécifiquement la liste de ses pièces pour guitare :
www.joseluisturina.com/ingles/guitarra.html

Enregistrer les instruments à cordes pincées (la remarque vaut aussi pour le clavecin) s’avère toujours fort délicat, afin de ne pas déformer leur projection d’harmoniques tandis qu’on "grossit" la focalisation sur la source d’émission.
La captation microphonique est ici réalisée d’un peu trop près, mais elle s’avère fort belle et gratifiante, et permet de goûter toute la subtilité de vibrations que le jeu de Sébastien Llinares diffuse. On regrettera seulement un minutage un peu chiche pour un CD (48’ 13"), d’autant que l’on serait bien resté en compagnie d’un tel artiste pendant vingt minutes de plus !

Au cours du XXème siècle, et à la suite du maestro assoluto Andrés Segovia, quelques grandes "stars" ont popularisé la guitare classique et gravé l’essentiel du répertoire, tandis que de nouveaux compositeurs ne cessaient d’enrichir l’expression de l’instrument. Certains interprètes ont même construit leur réputation sur la volonté de défendre ces œuvres plus "exotiques" : par exemple, mon anglophilie m’avait amenée à m’intéresser à la Canadienne Dale Kavanagh (elle-même compositrice) ou à l’Australien Craig Ogden ; en effet, ceux-ci ont repris le flambeau de Julian Bream grâce auquel Benjamin Britten, Lennox Berkeley, William Walton, Malcolm Arnold, Michael Tippett (entre autres !) écrivirent de fort belles pièces pour guitare, lui permettant par cet afflux "so British" d’échapper à une étiquette inévitablement ciblée sur les racines hispano-latino-américaines.

Mais, dans le répertoire "fondateur" – oserait-on dire –, l’hispanique, nulle voix vivante ne s’imposait plus avec un charisme particulier, hormis celle de Rafael Andia, fils de réfugiés politiques espagnols et professeur à l’École Normale de Musique à Paris. Or, Sébastien Llinares est précisément un élève de celui-ci. Le maître ne tarit pas d’éloge sur le disciple, et l’on trouvera particulièrement élégant que Rafael Andia ait écrit le livret pour le disque de son cadet, si l’on se souvient que lui-même avait gravé, il y a une douzaine d’années, l’intégrale de l’œuvre pour guitare de Joaquín Turina, en étudiant les sources autorisées. À son tour, il a aidé Sébastien Llinares dans la nécessaire investigation documentaire. Concernant cette question, le jeune interprète a bien voulu clarifier pour nous les divergences de textes imposant un choix éditorial (lire ci-dessous).

Grand admirateur d’Andrés Segovia, Sébastien Llinares s’inscrit dans cette veine et on lui prédit un radieux avenir. Sa musicalité chaudement épanouie, sa perspicacité dans l’art de mettre en scène la polychromie de la guitare, sa domination des diverses techniques digitales, le placent au premier plan pour raviver le flambeau des grandes heures de la guitare espagnole au fier lyrisme, et réaffirmer son importance parmi les instruments solistes.

Cliquez sur la photo pour l'agrandir


Sylviane Falcinelli



Sébastien Llinares décrit les problèmes éditoriaux qu’il a rencontrés:

« Les différences entre l’édition établie par Andrés Segovia - le dédicataire de ces pièces (la Sevillana mise à part) - et les manuscrits, dont une copie m’a été confiée par Rafael Andia, ne concernent que la Sonate, Rafaga, et Sevillana. Pour l’ Homenaje a Tarrega et le Fandanguillo, j’ai utilisé l’édition Segovia.
En général, sur les trois pièces concernées, le jeu en Rasgueado* est noté avec une rythmique précise sur l’édition Ségovia, alors que les manuscrits laissent entendre (par exemple en notant seulement un accord en blanche pointée, avec l’indication Rasgueado portée en-dessous) que l’interprète peut varier les motifs à sa guise dans une sorte de spontanéité flamenca. C’est l’option que j’ai choisie.
De même, écoutez le passage de la Sevillana à 2’15 qui revient à 4’31 : ce passage à 3 temps est noté dans l’édition Segovia avec une rythmique précise (6 croches- 4 doubles croches-2 croches-4 doubles croches, puis un débit en triolets). Alors que le manuscrit (d’ailleurs écrit à cet endroit par Segovia lui-même, qui apporta ses conseils au compositeur !) indique simplement une série de triolets, laissant l’interprète libre de pratiquer l’hémiole à sa guise. Hémiole qui évoque peut-être ici le jeu des castagnettes ...
Dans le premier mouvement de la Sonate, j’ai eu un petit débat avec Rafael Andia sur une note : un La bémol dans le manuscrit (reporté cette fois-ci par le copiste de Turina) que je trouvais injustement corrigé en La naturel dans l’édition Segovia et donc dans tous les enregistrements que j’ai entendus. Il s’agit de la basse de l’accord à 1’11, que je trouve magnifique, laquelle – à mon avis – fait en plus écho au La bémol du 2ème mouvement, non moins magnifique à 2’07. Je me suis dit qu’on n’écrivait pas un bémol par erreur !
Et enfin, le changement auquel je tiens le plus, je l’ai placé en tête du disque : il concerne le début de Rafaga, de 0’10 à 0’20. Le manuscrit, écrit de la main de Turina, indique clairement sur ces accords un jeu en Rasgueado, pianissimo. Or, l’édition Segovia demande simplement de plaquer les accords. Je suppose que Segovia a pensé que le Rasgueado serait contradictoire avec le pianissimo et ne pourrait pas “sonner” . Il a donc opté pour des accords plaqués. Moi, je pense au contraire que Turina a souhaité un effet qui serait l’équivalent guitaristique d’un trémolo de cordes - effet qu’il affectionnait, à la manière du début de La oración del torero. J’ai donc imaginé cette solution : un Rasgueado effectué avec la pulpe du doigt, au lieu de l’ongle. Cela répond au "cahier des charges" du manuscrit : Rasgueado ET pianissimo, ce qui donne à ce début une intensité dramatique que je trouve belle et dans le sujet ! »


* Le Rasgueado est une technique issue du flamenco, consistant à faire "crépiter" les cordes d’un accord par un mouvement continu des divers doigts.

(Réponses adressées à Sylviane Falcinelli le 22 septembre 2011)










Copyright © 2011 www.falcinelli.org · Design by Andrea Borin