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“Le violoncelle parle”
Emmanuelle Bertrand chante de toute son âme






Emmanuelle Bertrand : Le violoncelle parle (œuvres de Britten, Cassadó, Amoyel, Kodály).
CD + DVD Harmonia Mundi HMC 902078.

Dès ses débuts discographiques, Emmanuelle Bertrand avait imposé un récital contemporain pour violoncelle seul (Dutilleux, Henze, Crumb, Ligeti, Bacri : HMN 911699), puis, poursuivant dans un périple solitaire que la richesse de son monde intérieur lui autorise, elle avait gravé les trois Suites pour violoncelle seul d’Ernest Bloch (HMC 981810), programme puissamment émouvant complété par des pièces pour violoncelle et piano avec son compagnon Pascal Amoyel, partenaire de tous ses disques en duo.
Elle complète ce vaste panorama de la musique en solo du XXème siècle (et maintenant XXIème) par “Le violoncelle parle” : il parle, oui, mais surtout il chante avec une humanité vibrante qui ferait pleurer des pierres. Car Emmanuelle Bertrand et Pascal Amoyel ont en commun d’être des artistes bouleversants, en ce sens que chaque expérience qu’ils nous livrent bouleverse et remue des couches profondes de l’existence spirituelle. Ces deux artistes font tout avec une intensité brûlante, et la quête de sens gouverne leur approche de la musique.

Écoutez ici la troisième Suite pour violoncelle seul de Benjamin Britten : les titres, à la manière baroque, des neuf mouvements enchaînés ne sont qu’illusion ; écrite pour Rostropovitch, elle intègre trois chants populaires russes traités par Tchaïkovsky et – surtout – le Kontakion de la liturgie funèbre orthodoxe. C’est là qu’Emmanuelle Bertrand saisit la clé : la réflexion sur les fins dernières qui imprègne cette Suite (écrite dans les dernières années de la vie du compositeur) n’est jamais apparue aussi évidente que sous son archet. L’Introduzione s’élève avec un mystère sépulcral avant de sembler la déclamation d’un rituel oriental, conduite par son legato incomparable, ses cordes graves si profondément expressives, si immensément rayonnantes. Les zébrures du Recitativo fantastico deviennent des questions existentielles, parfois hallucinées, auxquelles s’enchaînent les glissements éperdus de fantômes dans le Moto perpetuo. La Passacaglia finale semble s’avancer dans le “passage” de la vie – qui chante encore – à la mort – qui répète sa formule inexorable – jusqu’à un conflit dissonnant qui se résoud dans une étrange allégresse, plus inquiétante que joyeuse, avant de retrouver une gravité apaisée.
Nulle virtuosité extérieure dans la Suite écrite à 28 ans par le grand violoncelliste et compositeur catalan Gaspar Cassadó, élève de son compatriote Pablo Casals qu’il concurrença ensuite, ayant l’avantage sur lui d’être plus audacieux dans ses choix d’œuvres contemporaines à créer. Emmanuelle Bertrand va y chercher toute l’intensité passionnelle de l’Espagne profonde, par-delà les références fokloriques bondissant de-ci, de-là.

Itinérance (2003), de Pascal Amoyel, semble renouer, comme le début de la Suite n°3 de Britten, avec ce surgissement d’un lointain immémoriel : « Prégnant. Du fond des âges », note le compositeur. Cette adjonction au répertoire du violoncelle seul est une retombée du spectacle théâtral “Block 15” par lequel les deux musiciens, se faisant aussi comédiens, traduisaient sur scène les souvenirs de la violoncelliste Anita Lasker-Wallfisch et du compositeur Simon Laks que leur participation aux orchestres du camp d’Auschwitz sauva de l’extermination. De cette expérience historico-théâtrale, Pascal Amoyel dégage ici la méditation ; il y entre par la nudité désarmée de la seule musique, d’abord sur quelques degrés obsédants, s’élargissant par la magie du traitement chromatique et des intervalles hébraïsants : la seconde augmentée, la quarte augmentée dont on ne saurait oublier qu’elle obséda tout autant Franz Liszt, et il serait bien étonnant que cette commune référence associant racines juives et nostalgies hongroises de Liszt soit fortuite de la part du compositeur-pianiste Pascal Amoyel, grand interprète lisztien devant l’Éternel ! L’Itinérance s’étourdit un moment dans une danse klezmer, mais c’est un mirage – celui du souvenir des temps heureux pour les prisonniers du camp – avant de retrouver les intervalles augmentés du chant incantatoire, et le demi-ton plaintif qui s’illumine quand la cantilène vocale se superpose à une basse raréfiée… car le compositeur demande à Emmanuelle Bertrand de prolonger l’expression de son archet en vocalisant quelques bribes comme saisies de son intimité.
« Appassionato » demande Zoltán Kodály en tête de l’Allegro maestoso de sa Sonate op.8 (une erreur d’impression sur le livret du disque transforme en Suite ce qui est bien une Sonate): Emmanuelle Bertrand ne se le fait pas dire deux fois, et s’y jette avec une ardente vigueur. Là encore, l’émotion vient du fond de l’âme, et l’on redécouvre une œuvre pourtant maintes fois entendue, mais ici sollicitée en ses extrêmes. Notez la fougue rageuse avec laquelle son archet lance les deux accords conclusifs du premier mouvement pour interrompre l’insistance méditative sur le grave qui va pourtant reprendre au début du 2ème mouvement. Les traits hongrois de l’Allegro molto vivace donnent lieu à un déchaînement de fièvre qui, vers le centre du mouvement (avant le retour de ces motifs hongrois), s’évade vers une métaphysique lisztienne et wagnerienne puisqu’on entend s’élever soudain le feu de Loge !

Avec sa sonorité ample et profonde, chaude et enveloppante, elle s’approprie les œuvres « comme si la vie en dépendait » – selon la formule consacrée –, à un degré d’intensité qui laisse une trace indélébile chez l’auditeur. Ah, ces graves immenses qu’elle tire de son violoncelle, piliers d’une cathédrale de vibrations que, pour un peu, l’on assimilerait à la fonction de « mise en état de méditation » du om tibétain !

Ce disque d’une longueur exceptionnelle ( 82’09” sans déperdition de qualité) bénéficie d’une prise de son tout aussi exceptionnelle, réalisée par une équipe allemande, captant le violoncelle d’assez près pour lui restituer sa présence avec une puissance et une véracité dont on peut témoigner quand on a entendu Emmanuelle Bertrand en concert.

Un DVD de 47 minutes est joint au disque, nous permettant de glisser un œil indiscret dans le studio d’enregistrement : outre l’avantage de pouvoir suivre en gros plan les doigtés et coups d’archet requis par ces œuvres exigeantes, le documentaire nous met en contact avec l’engagement passionné de l’artiste dans l’acte de jouer, implication qui se manifeste tout autant dans l’enseignement qu’on lui voit dispenser sur la Sonate de Kodály. On est touché par la complicité avec son producteur et directeur artistique Martin Sauer, lequel partage tellement son jeu qu’il sait la conseiller comme une autre oreille d’elle-même. Des séquences d’entretien avec Emmanuelle Bertrand lui donnent l’occasion de développer ses idées ; l’un des moments les plus émouvants est son évocation d’une collaboration avec le défunt Laurent Terzieff : elle y décrit tout ce que la musique du verbe manié par un acteur à la déclamation si personnelle a engendré de répercussions sur son art de “faire parler” le violoncelle, donc sur l’idée génératrice du présent disque. Pascal Amoyel intervient aussi, avec sa simplicité habituelle, pour présenter son œuvre.

Emmanuelle Bertrand et Pascal Amoyel ne font jamais de la musique comme les autres, ils vous transportent dans une dimension où l’éloquence des sons engage des sphères plus essentielles (au sens étymologique du terme), consubstantielles, pour produire son message, non plus seulement artistique mais spirituellement universel.



Portrait d'Emmanuelle Bertrand par
Alvaro Yanez
Emmanuelle Bertrand lors d'un concert organisé par les Rencontres Musicales-Savoie et le Dôme Théâtre d'Albertville, le 20 janvier 2011. © Photo Jean-Claude Bruet [subjectif-photographies]

Sylviane Falcinelli











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