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Friedrich GERNSHEIM (1839-1916)
Quintettes n° 1 Op. 35 et n° 2 Op. 63






Friedrich GERNSHEIM (1839-1916) : Piano Quintet n°1 in D minor, Op.35 ; Piano Quintet n°2 in B minor, Op. 63. Edouard Oganessian (piano), Art Vio String Quartet.
Toccata Classics TOCC 0099. 2010.

Le label anglais Toccata Classics (www.toccataclassics.com) a une règle peu commune : ne publier que de la musique jamais enregistrée ailleurs. Il se double d’un Club fédérant ses fidèles clients, et d’une maison d’édition (Toccata Press) publiant des ouvrages très denses qui contribuent à l’investigation des figures importantes du XXème siècle (on trouve par exemple Martinu, Szymanowski, Enescu, Havergal Brian, E.J. Moeran, Copland, Dallapiccola, parmi les compositeurs traités). Grâce à un récent disque de son catalogue, nous découvrons un compositeur allemand qui avait sombré dans un injuste oubli dès la période consécutive à sa mort, et qui connut un sort plus destructeur encore sous le régime nazi. En effet, Gernsheim était juif, et ses partitions furent extirpées des bibliothèques allemandes pour en effacer jusqu’à la trace. Aujourd’hui, producteur et interprètes voudraient poursuivre la résurrection engagée, mais pour certaines œuvres imprimées dont l’existence est attestée, ils n’en ont pas encore retrouvé d’exemplaires. Alors, si nos lecteurs entendent parler de partitions de Gernsheim dormant dans d’exotiques bibliothèques, qu’ils veuillent bien nous les signaler.

Mais qui est ce mystérieux Gernsheim ? Musicien complet (pianiste, violoniste, chef d’orchestre, compositeur), il mena la vie d’un praticien sérieux, dirigea pendant longtemps en Hollande avant de revenir enseigner la composition à Berlin. Il se situait dans la mouvance – abondamment peuplée – des compositeurs très bien formés qui se rangèrent sous la bannière de Brahms (dont il dirigea assidûment les œuvres). Les chantres des valeurs formelles “classiques” – qu’ils s’inscrivent sous le patronage de Mendelssohn ou, plus tard, de Brahms, mais sans en avoir le génie – furent toujours légion en Allemagne comme ailleurs, et l’on pense aux centaines de partitions des Raff, Reinecke, Röntgen, qui témoignent d’une facture irréprochable mais dégagent vite un respectable ennui ! Gernsheim, conservateur dans ses formes comme dans son idiome, semblait devoir n’être qu’un épigone de plus. Et pourtant… on est immédiatement séduit par une chaleur qui invite au partage et confère un réel lyrisme à l’abstraction des formes de musique de chambre. De Brahms, il a hérité une vertu essentielle : l’art de donner de l’espace à son écriture instrumentale ; des graves du piano au premier violon chantant sa vie dans l’aigu, on est frappé par l’étagement qui convie l’oreille à s’évader des compacités où risquerait de s’enfermer une texture polyphonique dense. L’énergie rythmique anime ces vastes partitions d’une motricité qui fait rebondir sans cesse notre attention. Le compositeur a trouvé ici des interprètes investis de son message qu’ils portent avec autant de sensibilité que de conviction. Edouard Oganessian est l’âme de cette initiative : pianiste d’origine arménienne né en Ukraine, ayant enseigné à Vilnius pendant une décennie et installé à Paris depuis une vingtaine d’années, il reçut l’enseignement du Conservatoire de Moscou ; la généreuse envergure de son jeu porte l’empreinte qui caractérise l’école russe de piano. Il présente une autre caractéristique, aux retombées fécondes, qui ne saurait nous laisser indifférents, nourris que nous sommes de l’héritage de Rolande Falcinelli : ce grand pianiste est aussi organiste, il fait bénéficier l’instrument à tuyaux de sa musicalité imprégnée du répertoire et de la pratique pianistiques (voir rappels discographiques ci-dessous). Son toucher communique une étoffe vectrice d’humanité, et ses jeunes partenaires lithuaniens (le Quatuor Art Vio se constitua à Vilnius en 2003) vibrent avec lui pour faire chanter leurs entrelacs thématiques. La délicatesse la plus veloutée s’allie à la fougue conquérante, et décidément, on se dit qu’il n’y a rien de poussiéreux dans cette exhumation réussie.


Sylviane Falcinelli





La résurrection de Gernsheim progresse :

Le directeur du Festival de Radio France et Montpellier, René Koering, aime proposer dans sa programmation des œuvres jamais réentendues depuis des lustres. Il a ainsi découvert une cantate de Friedrich Gernsheim qu’il a aussitôt proposée à la grande cantatrice Nora Gubisch, laquelle fut aussitôt enthousiasmée par la beauté post-brahmsienne de la partition et ne trouva, pour enrichir sa connaissance de ce compositeur, que le disque des quintettes ci-dessus commenté !

Le concert de Montpellier, dirigé par Alain Altinoglu, offre un magnifique programme et sera diffusé en direct sur France Musique :

FESTIVAL de RADIO FRANCE et MONTPELLIER :
Mercredi 20 juillet 2011 - Opéra Berlioz / Le Corum - 20h00


ORCHESTRE NATIONAL de MONTPELLIER LANGUEDOC-ROUSSILLON
CHŒUR DE LA RADIO LETTONE (Chef de Chœur : Sigvards Klava)
DIRECTION : ALAIN ALTINOGLU


Edward ELGAR
Three scenes from the Bavarian Highlands pour choeur et orchestre opus 27
Aspiration - On the Alm - The Marksmen
Création

Friedrich GERNSHEIM
Agrippina
scène pour mezzo-soprano, chœur et orchestre opus 45
Nora Gubisch, mezzo-soprano
Création

Enrique GRANADOS
Goyescas

Opéra en trois tableaux (1916), présenté en version de concert.
Livret de Fernando Periquet
Création : New York, Metropolitan Opera, 28 janvier 1916

Adina Aaron, soprano, Rosario
Nora Gubisch, mezzo-soprano, Pepa
Ricardo Bernal, ténor, Fernando
Simón Orfila, baryton, Paquiro





Parmi la discographie d'Edouard Oganessian, recommandons :

Une large anthologie (dont les six Sonates) de l'oeuvre pour orgue de Mendelssohn, interprétée avec autant de noblesse que de fluidité sur le fameux Walcker du Dôme de Riga. Saphir LVC 1094 (2 CDs).

Sur le même orgue Walcker du Dôme de Riga, trois grandes oeuvres de Max Reger sonnent en majesté (Variationen und Fuge über "God save the King", Phantasie und Fuge über den Choral "Wachet auf, ruft uns die Stimme" op.52 n°2, Introduktion, Passacaglia und Fuge op.127), ainsi que sa transcription de la Légende de Franz Liszt "Saint François de Paule marchant sur les flots". Calliope CAL9726 (le label Calliope vient de cesser son activité, ce qui est fort dommage).

Edouard Oganessian, pianiste cette fois, accompagne le grand violoncelliste russe Alexandre Kniazev dans une somptueuse intégrale de l'oeuvre pour violoncelle de Max Reger. Les 4 Sonates pour violoncelle et piano avaient été enregistrées en 1997 par Jean-Claude Bénézech; elles ressortirent en 2009, complétées d'une dizaine de pièces de caractère et des 3 Suites op. 131c pour violoncelle seul. 219 minutes de musique à recommander hautement pour venir à bout des réticences du public français envers Reger ! Saphir LVC 001 103 (3CDs).





Nouveauté (sortie en Juin 2011) par Édouard Oganessian : L’œuvre complète pour orgue de Brahms, sur l’orgue Walcker du Dom de Riga. Saphir LVC 1133



Un souvenir :

À la fin de sa carrière de concertiste, Rolande Falcinelli, qui n’avait plus rien à prouver quant à sa transcendante virtuosité, privilégiait des programmes tout d’intérieure musicalité imprégnés : on y remarquait une présence soutenue des tardives transcriptions de Liszt par lui-même (Dante, Évocation à la Chapelle Sixtine, Trauerode, Requiem), et des Chorals de Brahms. Nul enregistrement, à ma connaissance, ne nous a – hélas – conservé trace de ces moments exceptionnels d’élévation spirituelle. Sa culture et son passé de pianiste laissaient filtrer à travers ses interprétations organistiques tout ce qui, dans ces compositions, provenait des autres champs (… chants) cultivés par leurs auteurs. Pour transmettre l’esprit des Onze Chorals op. 122 de Brahms, il faut savoir de quoi est nourrie l’intense confidence des op. 116, 117, 118, 119 pour piano. De surcroît, Rolande Falcinelli maîtrisait l’art si rare de faire chanter un orgue : peut-être, à ne pouvoir supporter, en tant que pianiste, de se laisser arrêter par les rigidités inhérentes à l’instrument, trouva-t-elle plus promptement les chemins pour les vaincre. Souvent je lui demandais de me jouer – enfin, de programmer en concert – Herzliebster Jesu, Herzlich tut mich erfreuen, Es ist ein Ros’entsprungen, la 2ème version de Herzlich tut mich verlangen. Depuis son retrait en 1993, j’étais orpheline de mes chers Chorals, souffrant à chaque fois que j’entendais des organistes-simplement-organistes les clouer entre quatre planches, bien au carré ! Je dois à la vérité de dire qu’un seul disque me consolait un peu : celui de l’Allemand Kay Johannsen (paru en 1996 chez Ars Musici) ; comme par hasard, cet organiste formé dans son pays aux disciplines du parfait Cantor, avait aussi bénéficié d’une bourse de la Bruno Walter Memorial Foundation (New York) pour se perfectionner en direction d’orchestre aux États-Unis, et le nom de Bruno Walter ne résonne-t-il pas comme un glorieux symbole dès lors qu’on parle de Brahms ?

Lorsque je fus approchée pour associer ma plume à “l’habillage” d’une nouvelle intégrale Brahms par Édouard Oganessian, j’acceptai car je pressentais que – les mêmes causes engendrant les mêmes effets – la double culture de pianiste et d’organiste de cet artiste produirait certainement une compréhension des pièces de Brahms nourrie de ces valeurs que j’avais tant aimées chez ma défunte mère. À franchement parler, “noblesse oblige” : je n’aurais pas associé mon nom, qui n’est pas seulement le mien, à n’importe quel organiste. Et je n’ai pas été déçue. Merci à Édouard Oganessian de m’avoir offert la joie de pouvoir réentendre sans frustration ces magnifiques pages, à travers une autre personnalité interprétative, avec des choix de registration souvent fort différents, mais avec une pénétrante perspicacité d’authentique musicien ! Que l’on me permette de dire mon admiration toute particulière devant l’émotion intensément “tenue” de son interprétation de la Fugue en la bémol mineur, la plus longue des pièces pour orgue de Brahms.

C’est à la suite de cette expérience que nous nous rencontrâmes et que je m’intéressai au reste de sa discographie (avec une pente d’autant plus naturelle que nous partageons un goût commun pour Max Reger, si peu considéré en France !) ; je découvris ainsi avec émerveillement ce Gernsheim inconnu dont je voulus aussitôt faire profiter mes lecteurs.
À tous, bonne et heureuse écoute !

Sylviane Falcinelli











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